INTERVIEW

  Finkielkraut 


Le donné que nous
avons sous les yeux et
l'idéologie du plus vrai

"La pensée totalitaire liquide ainsi, par le refus de la percevoir, la réalité telle qu'elle est donnée et l'événement tel qu'il se produit. Forte d'une certitude granitique, elle insiste sur une "réalité plus vraie" qui est cachée derrière les choses perceptibles tout en les dominant toutes, et que l'on ne saisit que si l'on dispose d'un sixième sens"

par Stefano M. Paci

 

Alain Finkielkraut, l'écrivain et philosophe français qui a redécouvert Péguy

     Uniformisation planétaire et erreur de perspective des catholiques, Charles Péguy et Hannah Arendt, les horreurs du siècle que nous sommes sur le point de laisser derrière nous et les risques de celui qui va commencer. La conversation avec Alain Finkielkraut, héritier de la meilleure tradition philosophique française, intellectuel juif qui écrit sur Libération et Le Monde et dont les livres sont étudiés dans les universités françaises, se transforme en une véritable aventure. L'entretien part de Péguy. Péguy est l'une des grandes passions de cet intellectuel raffiné: "Je le sortirai de son ghetto", nous avait promis, il y a quelques années, Finkielkraut (cf. 30Jours n° 6, juin 1992), déconcerté par le fait que celui qu'il considérait comme "l'un des plus grands penseurs du monde moderne, sans aucun doute de la même stature que Nietzsche, Benjamin, Heidegger" n'avait pas droit de cité dans la ville des intellectuels. Ce qui l'avait le plus frappé, nous avait-il dit, c'était la conception qu'avait Péguy de l'événement: "Un événement", disait-il, "est quelque chose qui surgit de l'extérieur. Quelque chose d'imprévu. Et c'est cela la méthode suprême de la connaissance". "La chose la plus extraordinaire", avait continué Finkielkraut, "est que si l'on ne sauve pas l'événement, on perd complètement le contact avec la réalité. Si un blasphème ou un sacrilège a été commis par l'esprit moderne, il tient dans son arrogance envers la réalité. Il existe un caractère improgrammable du donné, un visage que les choses présentent d'elles-mêmes. Péguy parle d'un respect absolu que l'on doit porter à la réalité et à ses mystères, "le respect religieux de la réalité souveraine et maîtresse absolue du réel comme il vient, comme il nous est donné, de l'événement comme il nous est donné". Pour l'homme moderne, au contraire, la révélation - le fait de se donner, d'apparaître - n'est plus le mode sous lequel advient la vérité du réel. Et ainsi l'homme, en récusant la réalité comme elle s'offre à nos yeux de chair, ne cherche plus à former une raison à l'image du monde, mais à construire un monde à l'image de la raison. L'expérience est abolie; le réel est maîtrisé et la nature, au lieu d'être écoutée, est acculée à répondre aux exigences de l'homme et à se modeler sur sa volonté. À l'expérience qui, comme le dit Péguy, "sort du ventre de la nature, la terreuse expérience toute pleine encore des scories et de la fange", l'homme moderne a substitué "l'expérience comme elle devrait être". Et cette substitution constitue une véritable révolution ontologique".

Telle est la question fondamentale sur laquelle le catholicisme doit réfléchir aujourd'hui: on organise de grandes manifestations, on mobilise les foules, on vante un nombre incroyable de présences, mais, en même temps, l'Église a toujours plus de difficulté à transmettre son héritage, ce dont elle est dépositaire. Le monde catholique risque d'être aveuglé par cette popularité planétaire dont jouit Jean Paul II et de la prendre pour un accord avec l'Église catholique elle-même. Il n'en est pas ainsi, c'est une illusion d'optique

     Qu'est-ce que Péguy entend par événement?
     ALAIN FINKIELKRAUT: Quelque chose de très simple: l'événement est ce qui arrive. C'est tout. Il faut être très attentif à ne pas donner une définition "mystique" de l'événement. L'événement est ce qui arrive, précisément dans le sens qu'on ne peut complètement le prévoir. C'est ce que dit Hannah Arendt quand elle déclare que "nous vivons dans le monde de la pluralité humaine". Si ce n'est plus l'homme concret qui habite la terre, l'homme avec un nom et un prénom, né dans un point précis de l'espace et du temps, mais l'Humanité dans son abstraction, cela veut dire que nous n'avons plus les moyens de rencontrer les événements. Les événements, les choses qui arrivent, se produisent toujours un peu par surprise. Il faut accepter cette surprise plutôt que de croire que l'on peut, par le seul exercice de l'intelligence, fixer l'histoire en lois inexorables.
     Il existe chez les catholiques le risque d'annuler par des projets culturels la surprise causée par des événements...
     FINKIELKRAUT: Je ne crois pas du tout que la culture catholique puisse ressurgir aujourd'hui. Certes, dans une société régie par la technique et un usage instrumental de la raison, le besoin d'un sens se fait fortement sentir. Mais je crois que la culture catholique n'a aucune possibilité, comme telle, d'influencer de nouveau les comportements. Il suffit de constater le contraste étonnant entre l'extrême popularité du Pape et l'extrême marginalité de ses propos. Ils n'ont absolument aucun impact. Il suffit de voir les efforts que Jean Paul II déploie pour affronter les problèmes de morale qui semblent être devenus le noyau de la proposition chrétienne, et l'indifférence avec laquelle ceux-ci sont en réalité accueillis. Jean Paul II n'est pas populaire pour ce qu'il dit, mais "en dépit" de ce qu'il dit. Telle est la question fondamentale sur laquelle le catholicisme doit réfléchir aujourd'hui: on organise de grandes manifestations, on mobilise les foules, on vante un nombre incroyable de présences, mais, en même temps, l'Église a toujours plus de difficulté à transmettre son héritage, ce dont elle est dépositaire. Le monde catholique risque d'être aveuglé par cette popularité planétaire dont jouit Jean Paul II et de la prendre pour un accord avec l'Église catholique elle-même. Il n'en est pas ainsi, c'est une illusion d'optique.

La grille principale de Buchenwald, en Allemagne. "À chacun ce qui lui revient", dit l'inscription

     On peut applaudir le Pape comme un grand maître en matière d'éthique, mais personne n'essaie de mettre en pratique ses enseignements...
     FINKIELKRAUT: Pour Emmanuel Levinas aussi, l'éthique est avant tout un événement. Il a vécu lui aussi des expériences douloureuses: détenu en Allemagne dans un kommando pour prisonniers israélites, sa réflexion philosophique est entièrement dominée par le souvenir de l'horreur nazie. Pour lui, il faut que quelque chose se produise dans le moi pour que celui-ci cesse d'être "une force qui va" et se réveille. Ce coup de théâtre, c'est la rencontre avec un autre, la révélation d'un "visage". C'est comme l'expérience faite durant la première guerre mondiale par l'officier italien Emilio Lussu et décrite dans Un anno sull'altipiano (Un an sur le haut-plateau). Lussu s'était aventuré hors de la tranchée pour tenter de repérer un canon autrichien qui ne cessait de les bombarder depuis plusieurs jours. Quand il entrevoit la tranchée ennemie, il se trouve devant un spectacle étrangement familier. Il voit des hommes qui bavardent et prennent le café comme sont en train de le faire ses propres compagnons, et un officier autrichien qui allume une cigarette. "Cette cigarette créa un rapport imprévu entre lui et moi. Ce fut un instant. L'index appuyé sur la détente relâcha sa pression. Je pensais, j'étais obligé de penser. J'avais face à moi un homme. Un homme! Un homme! Tirer ainsi, à quelques pas seulement, sur un homme... comme sur un sanglier". Lussu est frappé de la foudre de l'évidence. Ce visage ne peut être réduit à son apparence. Je voudrais vous faire remarquer que l'intérêt que Lussu éprouve pour l'officier autrichien ne naît pas chez lui d'une bonne intention, au contraire. Sa conscience de soldat qui risque sa vie pour défendre sa patrie et ses idéaux est troublée par un ultimatum déconcertant, par une sollicitation venue d'ailleurs et sur laquelle il n'a aucun pouvoir. Ce n'est pas lui qui a pris l'initiative du changement qui le frappe. Ce changement radical est un événement, c'est-à-dire quelque chose qui surgit devant lui, à l'improviste.

La réduction des hommes à l'Homme est la tentation constante de la pensée. Et cette tentation qui, hier, avait le visage de l'idéologie, triomphe aujourd'hui dans la "sollicitude". Notre génération est une génération "humanitaire": elle ne croit plus dans l'humanité en marche, elle s'occupe maintenant de l'humanité souffrante. Elle n'aime pas les hommes qui sont trop déconcertants: elle aime s'occuper d'eux

     Le siècle qui va finir a vu l'horreur nazie et l'empire communiste qui, tout en ayant combattu le nazisme, s'est souillé, lui aussi, de crimes féroces. Je vous demande, à vous qui appartenez à une génération de philosophes nés au sein de la gauche: comment cela a-t-il été possible?
     FINKIELKRAUT: Voyez, même si les différences entre l'État des SS et le régime soviétique sont évidentes, ils ont tous deux un noyau ontologique commun. Qu'il s'agisse de guerre de races ou de guerre de classes, tous deux, convaincus qu'ils sont de voguer vers le progrès, montrent, au-delà de la différence des valeurs qu'ils prônent, la même absence vertigineuse de scrupules à l'égard du "donné", donné que chacun peut plier à ses propres intérêts. Tous deux ont une idée de la politique fondée sur la même conception paranoïaque que rien n'existe indépendamment du conflit des volontés. La raison subit une véritable distorsion et ce n'est pas la bestialité qui pousse l'un et l'autre au crime, mais la "radicalité", c'est-à-dire la décision de suivre ses idées jusque dans leurs dernières conséquences. Il faut donc détruire l'adversaire pour réaliser la grande promesse de l'histoire. Car les limites ne se trouvent pas en eux, elles sont imputables à l'ennemi.

Fil de fer barbelé autour de Majdanek, près de Lublin, en Pologne

La pensée totalitaire liquide ainsi, par le refus de la percevoir, la réalité telle qu'elle est donnée et l'événement tel qu'il se produit. Forte d'une certitude granitique (la lutte mortelle entre l'homme et l'ennemi du genre humain), cette pensée s'émancipe de la réalité que nous percevons tous avec les sens et, comme le dit Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme, elle "insiste sur une réalité "plus vraie" qui est cachée derrière les choses perceptibles tout en les dominant toutes, et que l'on ne saisit que si l'on possède un sixième sens". Et c'est à cette pensée, à ce "sixième sens" qui s'est affranchi de toute expérience au nom de son pouvoir présumé de tout expliquer, que Hannah Arendt a donné le nom d'idéologie. Pour elle, l'idéologie n'est pas le mensonge des apparences, mais le soupçon jeté sur elles et la représentation systématique de la réalité que nous avons sous les yeux comme un écran superficiel et trompeur.
     L'homme concret est inévitablement destiné à se dissoudre dans cette abstraction?
     FINKIELKRAUT: Du point de vue personnel, non, car il peut toujours la juger et s'y opposer. Renan, dans cette bible du progrès qu'est L'Avenir de la science, disait: "Que me fait cet homme qui vient se placer entre l'humanité et moi? Que m'importent les syllabes insignifiantes de son nom? Ce nom lui-même est un mensonge. L'anonyme est bien plus expressif et plus vrai. La vraie noblesse n'est pas d'avoir un nom à soi, un génie à soi, c'est de participer à la race noble des fils de Dieu, c'est d'être soldat perdu dans l'armée immense qui s'avance à la conquête du parfait". Encore un fois, une abstraction. Mais dans L'Étoile de la rédemption, une œuvre écrite sur des cartes postales durant la Seconde Guerre mondiale, sur le front des Balkans, Franz Rosenzweig se trouve devant l'événement de la guerre. Il crie qu'il est un être concret: "Que l'homme hurle de toute la voix qui lui reste au fond de la gorge, qu'il hurle encore son moi à la face de l'implacable qui le menace d'un anéantissement aussi inconcevable. Après que la raison a tout absorbé et qu'elle a proclamé qu'elle seule existe, l'homme découvre à l'improviste que, bien qu'il ait été depuis longtemps digéré par la philosophie, il continue d'exister. "Moi qui suis simplement cendre et poussière", moi simple sujet privé, un nom et un prénom... j'existe encore".
     Mais le temps des régimes totalitaires semble destiné à prendre fin. Croyez-vous que nous sommes aux portes d'une ère, en soi, plus humaine?

La rue principale du camp de Birkenau, en Pologne

     FINKIELKRAUT: Non. Naturellement, non. Je crois que se présentent de nouveaux dangers. La réduction des hommes à l'Homme est la tentation constante de la pensée. Et cette tentation qui, hier, avait le visage de l'idéologie, triomphe aujourd'hui dans la "sollicitude". Notre génération est une génération "humanitaire": elle ne croit plus dans l'humanité en marche, elle s'occupe maintenant de l'humanité souffrante. Mais elle n'accepte pas, exactement comme le faisait l'idéologie, de s'exposer à ce que Arendt définissait comme "l'infiniment improbable qui constitue la trame même du réel". Elle n'aime pas les hommes qui sont trop déconcertants: elle aime s'occuper d'eux. Et s'ils sont libres, elle en a peur: elle les préfère handicapés, elle peut ainsi défouler sur eux son instinct maternel. Mais qui est, pour notre génération, cet homme, cette victime qu'il faut sauver "qu'elle ait subi un tremblement de terre ou de société", comme le dit André Glucksmann? Personne de précis. Ce n'est pas l'homme au singulier vivant sur la terre, ce n'est pas le pauvre Rosenzweig qui tremble d'effroi et d'horreur et qui crie "moi, moi, moi", mais les hommes dans leur infinie pluralité. De nouveau, une abstraction. Et pour cette génération qui préfère les corps aux causes, après l'enivrement de l'Histoire, aucune cause ne semble plus susceptible de devenir universelle. La guerre froide terminée, celle des clochers, des identités nationales a commencé. Et au nom de quoi devrait-on choisir le camp d'une identité contre celui d'une autre? Voilà l'origine de la longue prostration de l'opinion publique face à la dernière guerre européenne de ce siècle, celle de l'ex-Yougoslavie. Nous vivons désormais dans les temps d'Internet, d'un réseau mondial unique qui rend (et rendra toujours plus) l'homme planétaire. Et pour cet homme, la violence, c'est l'appartenance. Le Mal, c'est la dictature exercée par les noms sur les prénoms, le Mal, c'est lorsque l'esprit, au lieu de s'envoler, se brise et se fait chair, le Mal c'est l'incarnation. Permettez-moi de citer à nouveau Hannah Arendt qui disait que la disposition affective caractéristique de l'homme moderne, c'est le ressentiment. Ressentiment "contre tout ce qui est donné, contre sa propre existence aussi, contre le fait qu'il n'est pas le créateur de l'univers ni de lui-même".
     Y a-t-il une alternative à ce ressentiment?
     FINKIELKRAUT: Oui, il y en une. Et c'est Arendt elle-même qui l'indique. "Une gratitude fondamentale pour le petit nombre de choses élémentaires qui nous sont invariablement données", explique-t-elle, "comme la vie elle-même, l'existence de l'homme et le monde". Encore une fois, un donné sensible, et dont on peut faire l'expérience. "Tissé de la chair de la réalité" aurait dit Péguy.